Savoirs sensibles : designer nos futurs intimes
Au-delà de la donnée : la quête des savoirs sensibles
Dans un monde saturé de données et gouverné par la rationalité algorithmique, une contre-tendance émerge, aussi discrète que fondamentale. Elle nous invite à reconsidérer ce que nous tenons pour « savoir ». Au-delà des chiffres et des métriques, il existe une connaissance intime, corporelle et intuitive : les savoirs sensibles. Une récente recherche-création en design explore comment des objets et des expériences peuvent devenir les traducteurs de cette dimension oubliée, nous aidant à designer des futurs plus connectés à notre propre humanité.
Le malentendu de la modernité : l’oubli du corps pensant
Le problème : une rationalité à outrance
Notre époque chérit la quantification. Du nombre de pas à la qualité du sommeil, nous déléguons la connaissance de nous-mêmes à des capteurs et des applications. Cette hégémonie de la donnée, héritage d’une pensée qui sépare radicalement le corps de l’esprit, n’est pas sans coût. En privilégiant l’explicite et le mesurable, nous avons désappris à écouter nos boussoles intérieures : l’intuition, le ressenti, cette intelligence du corps qui informe nos décisions les plus cruciales. C’est un appauvrissement de l’expérience humaine, une standardisation de l’intime qui inquiète de plus en plus de chercheurs .
« Nous avons des cartes pour le monde extérieur, mais nous avons perdu la capacité à lire la topographie de notre propre paysage intérieur. »
Le problème n’est pas la technologie elle-même, mais son orientation exclusive vers la performance et l’optimisation, ignorant les nuances de l’expérience vécue. Cette approche crée une forme de surdité à nous-mêmes, où le signal faible d’une intuition est étouffé par la notification d’une application. C’est précisément ce fossé que le design de recherche-création cherche à combler.
L’AVIS DE L’EXPERT
Selon les chercheurs à l’origine de l’étude sur les savoirs sensibles, il est crucial de ne pas confondre « sensible » et « émotionnel ». Le savoir sensible n’est pas l’émotion brute, mais plutôt une forme de cognition incarnée. C’est la connaissance qui passe par le corps, par le « flair », par la perception subtile d’une atmosphère. C’est une intelligence qui précède souvent le langage et que le design peut aider à révéler et à structurer, non pour la contrôler, mais pour dialoguer avec elle. Une approche qui redéfinit la notion même de une démarche qui vise à sonder l’intime par la recherche-création.
La solution : le design comme médiateur poétique
Face à ce constat, le projet « Design & savoirs sensibles » propose une voie alternative. Plutôt que de créer des outils de mesure, les designers impliqués conçoivent des objets-médiateurs. Leur fonction n’est pas de fournir une réponse claire, mais de poser une question, de provoquer une sensation, d’ouvrir un espace pour l’introspection. Ces créations agissent comme des révélateurs de nos états internes, nous apprenant à mieux les déchiffrer.
La démarche s’appuie sur une méthodologie de recherche-création, un processus où la conception d’artefacts n’est pas une fin en soi, mais un moyen d’investigation. En collaborant avec des sociologues et des philosophes les fondements phénoménologiques, les designers explorent comment des formes, des matières ou des interactions peuvent matérialiser l’immatériel.
La preuve par l’objet : des prototypes pour un futur intime
Les résultats de cette recherche ne sont pas des produits de consommation, mais des spéculations matérielles. Imaginez, par exemple :
- Un bijou connecté qui, au lieu d’afficher votre rythme cardiaque, change lentement de couleur au fil de la journée en fonction de votre micro-tension cutanée, vous offrant un reflet poétique de votre « météo intérieure ».
- Une interface domestique qui, pour représenter l’ambiance d’une pièce, ne montre pas un thermomètre mais génère un paysage sonore abstrait, subtilement modulé par les conversations et les silences. Une démonstration de ce type de projet est visible ici « .
- Un carnet numérique dont l’encre virtuelle pâlit ou s’intensifie selon la vitesse et la pression de votre écriture, révélant la charge affective de vos propres mots.
Chacun de ces objets, documenté par le projet de recherche les futurs spéculatifs, ne vise pas à vous « hacker » pour être plus productif. Il vise à enrichir votre dialogue avec vous-même. C’est une technologie tournée non pas vers l’extérieur, mais vers une cartographie de l’intime, un domaine qui rejoint les préoccupations du le protocole de la recherche-création en design.
En fin de compte, cette approche nous pose une question essentielle : et si le futur de la technologie n’était pas de nous rendre plus efficaces, mais de nous rendre plus présents à nous-mêmes ? En redonnant une place aux savoirs sensibles, le design pourrait bien être la clé pour façonner des futurs non seulement intelligents, mais aussi sages.
Questions Fréquentes (FAQ)
Qu’entend-on exactement par « savoirs sensibles » ?
Les savoirs sensibles désignent toutes les formes de connaissance qui ne passent pas par la rationalité pure ou le langage verbal. Cela inclut l’intuition, le ressenti, l’intelligence corporelle, la perception des ambiances… C’est une connaissance incarnée et contextuelle, souvent difficile à quantifier mais essentielle à l’expérience humaine.
Comment le design peut-il concrètement nous reconnecter à ces savoirs ?
Le design peut créer des objets ou des expériences qui agissent comme des « miroirs » ou des « résonateurs » de nos états internes. Au lieu de fournir des données brutes, ces créations proposent des traductions poétiques et ambiguës de notre vécu, nous invitant à l’interprétation et à l’introspection plutôt qu’à la simple lecture d’un chiffre.
Cette démarche est-elle une critique ou un rejet de la technologie ?
Non, ce n’est pas un rejet de la technologie, mais une proposition pour la réorienter. Plutôt que de se focaliser uniquement sur l’optimisation et la quantification, cette approche suggère d’utiliser les outils technologiques pour explorer et valoriser les dimensions non quantifiables de notre existence. Il s’agit de concevoir une technologie plus humaine et réflexive.



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