Éléonore Vance : Le design au-delà du visible
Éléonore Vance : Le design au-delà du visible
Dans un monde saturé d’objets et d’interfaces optimisés pour l’efficacité, la designer et chercheuse Éléonore Vance propose une rupture radicale. Son travail, résumé dans son projet de recherche-création intitulé « Design & savoirs sensibles », nous invite à considérer le design non plus comme une simple résolution de problèmes fonctionnels, mais comme une discipline capable de dialoguer avec l’impalpable : nos émotions, notre mémoire corporelle et nos intuitions. Elle cherche à réintégrer dans le processus de conception ce qu’elle nomme les « savoirs sensibles », ces connaissances intimes que la rationalité technique a trop longtemps ignorées.
Le constat d’un design désincarné
Le point de départ de la réflexion d’Éléonore Vance est un diagnostic sans concession de notre environnement contemporain. Le design, surtout dans sa dimension technologique, a privilégié la logique, la donnée quantifiable et l’ergonomie cognitive. Le problème, selon elle, est que cette approche a engendré un monde d’objets « muets » sur le plan sensoriel et affectif. Ils fonctionnent parfaitement, mais ils ne nous « parlent » pas. Ils répondent à nos besoins explicites mais ignorent la complexité de notre expérience vécue.
« Nous avons appris à concevoir pour des utilisateurs, des data points, des cibles. Il est temps de réapprendre à concevoir pour des êtres humains incarnés, avec leurs failles, leur histoire et leur sensibilité », explique-t-elle.
Cette standardisation de l’expérience, où l’efficacité prime sur le ressenti, risque de nous appauvrir collectivement. En lissant les aspérités du réel, nous perdons le contact avec une part essentielle de nous-mêmes. C’est ce que certains penseurs appellent une forme d’anesthésie sensorielle, une conséquence directe d’un environnement sur-optimisé. La question qui se pose alors est la suivante : comment le design peut-il devenir un outil de réenchantement et de reconnexion à notre propre sensibilité ?
La recherche-création comme méthode d’exploration
Pour répondre à ce défi, Éléonore Vance ne propose pas de solution clé en main, mais une méthode : la recherche-création. Cette approche, à la croisée des arts et des sciences humaines, utilise l’acte même de créer comme un moyen de produire de la connaissance. Plutôt que de séparer la théorie de la pratique, elle les entremêle. La création d’un objet, d’une installation ou d’une interface n’est pas la finalité, mais une étape d’un processus de recherche plus vaste sur les « savoirs sensibles ».
L’AVIS DE L’EXPERT : Qu’est-ce que la recherche-création ?
La recherche-création est une démarche de recherche qui reconnaît la pratique artistique ou conceptuelle (design, art, écriture) comme une méthode légitime de production de savoirs. Contrairement à la recherche traditionnelle qui analyse un objet d’étude extérieur, la recherche-création génère des connaissances à travers le processus de création lui-même. Le chercheur est aussi un créateur, et l’œuvre produite (un prototype, une installation, un texte) est à la fois un résultat et un champ d’expérimentation. Cette approche est particulièrement pertinente pour explorer des domaines difficiles à quantifier, comme les émotions ou l’expérience esthétique.
Concrètement, ses projets impliquent des phases d’immersion, des entretiens non-directifs et des ateliers collaboratifs où le langage corporel, les dessins ou les manipulations de matière sont aussi importants que les mots. Une vidéo de ses ateliers, que vous pouvez visionner ici , montre comment elle guide les participants à exprimer des ressentis subtils. Ces explorations permettent de cartographier des expériences subjectives qui serviront ensuite de fondations pour le travail de conception. C’est une démarche qui s’inscrit dans la lignée de la sonder l’intime par la recherche-création, où l’expérience vécue est au centre de la connaissance.
Des projets qui donnent corps à l’invisible
Le travail d’Éléonore Vance a donné naissance à plusieurs prototypes qui illustrent sa pensée. L’un des plus parlants est une série d’objets connectés conçus non pas pour notifier ou mesurer, mais pour « respirer » au rythme des données atmosphériques d’un lieu cher à l’utilisateur, comme documenté par plusieurs sources . Un autre projet explore des textiles interactifs qui changent de texture ou de couleur en fonction du niveau de stress ambiant, capté par des capteurs sonores. Ces objets ne « servent » à rien au sens utilitaire du terme ; leur fonction est d’ordre poétique et relationnel. Ils créent un lien sensible avec notre environnement et nos propres états internes.
- Design spéculatif : Ses créations ne cherchent pas à être commercialisées immédiatement, mais à ouvrir des débats et à imaginer des futurs alternatifs.
- Matérialité augmentée : Elle utilise la technologie non pas pour nous déconnecter du réel, mais pour enrichir notre perception des matériaux et des atmosphères.
- Éthique de l’attention : Ses objets sont conçus pour solliciter une attention douce et non intrusive, à l’opposé des notifications permanentes qui fragmentent notre concentration, un sujet que nous abordons dans notre dossier sur le un design au-delà de la data.
Les résultats, bien que non mesurables en termes de productivité, sont tangibles en termes de qualité d’expérience. Les utilisateurs de ses prototypes rapportent un sentiment accru de présence, de calme et de connexion à leur environnement la phénoménologie de la perception. C’est la preuve qu’un autre design est possible, un design qui prend soin de notre vie intérieure.
En définitive, la démarche d’Éléonore Vance nous interroge sur la finalité même du design et de la technologie. Devons-nous continuer à créer des outils qui ne font qu’optimiser nos vies, au risque de les vider de leur substance ? Ou pouvons-nous, comme elle le propose, concevoir des objets qui nous aident à habiter le monde plus pleinement, avec toute la richesse de notre sensibilité ? Le débat est ouvert, et il est fondamental pour l’avenir de notre relation aux choses .
Questions Fréquentes (FAQ)
Qu’est-ce que le « design des savoirs sensibles » ?
Le design des savoirs sensibles est une approche conceptuelle qui vise à intégrer les connaissances issues de l’intuition, des émotions et de l’expérience corporelle dans le processus de création. Au lieu de se concentrer uniquement sur la fonction et l’esthétique visible, il cherche à concevoir des objets et des systèmes qui entrent en résonance avec notre vie intérieure et notre ressenti.
En quoi la « recherche-création » diffère-t-elle du design traditionnel ?
Dans le design traditionnel, la recherche précède souvent la phase de création et sert à définir un problème à résoudre. Dans la recherche-création, l’acte de concevoir et de prototyper est lui-même une méthode de recherche. Le processus créatif est utilisé pour explorer des questions complexes et générer de nouvelles connaissances, notamment sur des sujets subjectifs et impalpables.
Quelles sont les applications concrètes de cette approche ?
Les applications sont variées et souvent expérimentales. Elles peuvent inclure la conception d’espaces thérapeutiques qui réagissent à l’état émotionnel des occupants, la création d’interfaces technologiques plus poétiques et moins intrusives, ou le développement d’objets du quotidien qui favorisent la pleine conscience et la connexion à soi et à son environnement.



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