Sonder l’invisible: le design comme enquête sensible
Sonder l’invisible: le design comme enquête sensible
Le design a longtemps été perçu comme la discipline de la forme et de la fonction, l’art de rendre le monde matériel plus efficace, plus esthétique, plus désirable. Pourtant, une approche émergente, à la croisée de la création et de la recherche, vient bousculer ce paradigme. Issue de projets de recherche-création, cette nouvelle vision propose de transformer le designer en enquêteur du sensible, en un explorateur de ces dimensions invisibles de l’expérience humaine que la logique rationnelle seule ne peut saisir.
Le postulat : Au-delà du visible et du fonctionnel
Le problème fondamental auquel s’attaque cette démarche est la limite du design traditionnel. Centré sur la résolution de problèmes explicites et la production d’artefacts mesurables, il laisse souvent de côté une part immense de notre réalité : les savoirs sensibles. Ces connaissances intuitives, corporelles, émotionnelles, façonnent pourtant en profondeur notre rapport au monde, aux objets et aux autres. En se focalisant sur l’optimisation, le design classique risque de produire un environnement lisse et fonctionnel, mais dénué de la richesse et des aspérités qui font le sel de l’existence.
Le risque d’une approche purement utilitariste est de ne plus s’adresser qu’à l’usager-consommateur, en oubliant l’individu dans toute sa complexité sensible et culturelle.
Les méthodes conventionnelles, bien qu’éprouvées pour des problématiques industrielles, se révèlent souvent insuffisantes face aux enjeux sociétaux ou psychologiques complexes . Comment « designer » pour le deuil, pour la confiance, pour le sentiment d’appartenance ? Ces questions exigent de nouveaux outils, capables de sonder l’implicite.
La méthode : Le design comme instrument de connaissance
La solution proposée par la recherche-création est radicale : le processus de design ne sert plus seulement à produire une solution, il devient lui-même un instrument de connaissance. L’objet créé n’est plus une fin en soi, mais une « sonde », un dispositif conçu pour provoquer des réactions, faire émerger des récits et matérialiser des phénomènes impalpables. C’est ce que certains chercheurs nomment une « maïeutique matérielle » : l’art de faire accoucher les esprits de leurs vérités non-dites par la médiation d’un artefact. Cette philosophie du faire pour comprendre remet en question la séparation cartésienne entre la pensée et l’action, un sujet au cœur de nombreuses réflexions sur la le protocole rigoureux de la recherche-création.
L’AVIS DE L’EXPERT : Qu’est-ce que la « recherche-création » ?
La recherche-création est une démarche où l’acte créatif (réaliser une œuvre, un objet, une performance) est au centre du processus de recherche. L’artefact produit n’est pas une simple illustration des résultats, il est le lieu même où la connaissance se génère et s’incarne. Reconnue dans de nombreuses institutions académiques le journal Design Issues, cette approche permet de produire des « savoirs sensibles », c’est-à-dire des connaissances qui ne se formulent pas uniquement par le discours mais aussi par l’expérience esthétique et corporelle. Elle est particulièrement pertinente dans les domaines où l’expérience humaine est centrale.
L’enquête par la création : un exemple concret
Pour illustrer cette méthode, un projet de recherche a consisté à développer des « objets-témoins » placés dans divers contextes sociaux. Volontairement ambigus, ces objets étaient conçus pour susciter l’interrogation et la narration. L’un d’eux, par exemple, changeait subtilement de couleur et de texture en fonction des conversations à proximité, non pas pour les analyser, mais pour rendre tangible la « densité » de l’atmosphère sociale d’un lieu. Les données recueillies n’étaient pas des chiffres, mais des récits, des interprétations et des cartographies émotionnelles dessinées par les participants. Ce processus a permis de révéler des dynamiques invisibles : des règles tacites de prise de parole, des zones de tensions ou de convivialité dans un espace public, des sujets que la sociologie urbaine peine parfois à capturer avec ses outils traditionnels la phénoménologie de la perception. Une visualisation de ce type de processus est présentée dans cette vidéo explicative « .
La synthèse : Vers une nouvelle éthique du designer ?
Cette transformation du designer en « enquêteur du sensible » n’est pas sans soulever des questions éthiques profondes. Si le design acquiert le pouvoir de sonder l’intimité, de révéler des anxiétés collectives ou des souvenirs enfouis, quelle est sa responsabilité ? Le but n’est plus de séduire ou de faciliter, mais potentiellement de déranger, de faire réfléchir, voire de confronter.
On passe alors d’un design au service du marché à un design comme pratique culturelle et critique, un outil pour affûter notre conscience du monde. La question qui nous est posée est donc la suivante : quel rôle souhaitons-nous confier aux créateurs dans notre société ? Des fournisseurs de solutions confortables, ou des « passeurs » qui nous aident à naviguer les complexités invisibles de notre propre humanité, quitte à nous bousculer ? Ce nouveau paradigme pourrait bien être la clé d’une innovation plus consciente et significative, une thématique que nous explorons également en parlant de la une véritable cartographie de l’invisible. La réponse, sans doute, définira le visage du design de demain.
Questions Fréquentes (FAQ)
Qu’entend-on par « savoirs sensibles » dans le contexte du design ?
Les « savoirs sensibles » désignent les formes de connaissance non-verbales, intuitives et corporelles. Contrairement aux savoirs rationnels et analytiques, ils sont liés à l’expérience vécue, aux émotions et aux sensations. Dans le design, les intégrer signifie créer des objets ou des expériences qui parlent non seulement à notre intellect mais aussi à notre corps et à nos affects.
En quoi la « recherche-création » diffère-t-elle d’un projet de design classique ?
Un projet de design classique vise généralement à résoudre un problème défini et à produire un objet ou un service finalisé et fonctionnel. La « recherche-création », elle, utilise le processus de création comme une méthode d’investigation pour générer de nouvelles connaissances. L’artefact produit est souvent une « sonde » ou un « prototype » destiné à poser des questions plutôt qu’à y répondre.
Quel est l’objectif final d’un design qui « sonde l’invisible » ?
L’objectif n’est pas nécessairement de créer un produit commercialisable, mais de rendre tangibles des aspects invisibles de notre réalité : dynamiques sociales, tensions psychologiques, non-dits culturels, etc. En matérialisant ces phénomènes, ce type de design vise à provoquer une prise de conscience, à stimuler le débat et à nous offrir de nouvelles manières de comprendre notre propre expérience du monde.



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